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De India

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L'interprète des maladies.

L'interprète des maladies.

Il n'est jamais trop tard pour parler littérature. Nos lectures et souvenirs de lecture nous accompagnent toujours et les partager est un plaisir qu'on oublie souvent.


Via ce blog, je ne présenterai que la littérature indienne ou d'origine indienne (dite "NRI" en Inde, "Non- Resident Indian") non pas que mes lectures se limitent à celle-ci (et c'est tout à fait le contraire actuellement) mais les lecteurs de ce blog ne sont pas ici, il me semble, pour connaître mon point de vue sur l'idiot de Dostoïevski par exemple. En outre, je ne parlerai que des oeuvres traduites et publiées en français pour plus de facilité. Enfin, beaucoup de traductions françaises de romans indiens ne fonctionnent que grâce au côté exotique du sujet et cela évidemment ne m'intéresse pas.



Je commence donc avec L'interprète des maladies de Jhumpa Lahiri (il a reçu le haut-classé
prix américain Pulitzer en 2000), recueil de 9 nouvelles qui décrivent le gouffre, qui semble facile à traverser mais douloureux à long terme entre une culture indienne structurée par la société, la famille et marquée par une morale pesante et impunément cruelle vis-à-vis de ses rejetés et la culture américaine dont l'effronterie et l'égoisme affirmé s'avère être la faille du système. Le génie de Lahiri, c'est justement de ne pas tomber dans des stéréotypes quite à  se focaliser sur le point de vue interne d'un enfant, le tout dans une franchise mêlée de subtilité, son écriture est à la fois très audacieuse mais minimisée, toujours, pleine d'humanité.

Le recueil s'ouvre avec "A temporary matter"* , l'obscurité ponctuelle et programmée d'une panne de courant oblige un couple marié à se confronter de nouveau, alors qu'ils n'avaient plus aucun contact bien que vivant sous le même toit. Les fantômes du passé ressurgissent dans des discussions à la lumière d'une bougie, moments à la fois magiques et angoissants mais dont la conséquence, une fois la lumière electrique revenue, est brutale et sans appel.

"When Mr Pirzada came to dine"
touche d'une façon légère à la politique, devenue histoire. Les souvenirs d'une indo-américaine dont les parents accueillaient le temps de petites soirées un jeune professeur issu du Pakistan oriental (maintenant le Bengladesh) au moment des guerres de scission. Le présence de la télévision, le déchirement d'un expatrié quand son pays est en crise, le décalage évident inhérent à cette distance, le tout présenté grâce à des souvenirs d'enfance rendent cette nouvelle émouvante sans pour autant tomber dans le tragique.

 "What I remember during those twelve days of the war was that my father no longer asked me to watch the news with them, and that Mr. Pirzada stopped bringing me candy, and that my mother refused to serve anything other than boiled eggs with rice for dinner. I remember some nights helping my mother spread a sheet and blankets on the couch so that Mr. Pirzada could sleep there, and high-pitched voices hollering in the middle of the night when my parents called our relatives in Calcutta to learn more details about the situation. Most of all I remember the three of them operating during that time as if they were a single person, sharing a single meal, a single body, a single silence, and a single fear."

Jumpha Lahiri ne se contente pas des Etats-Unis pour raconter ses histoire, "L'interprète des maladies" voit l'arrivée en Inde d'une famille de NRI à des fins touristiques via le point de vue du chauffeur de leur taxi qui fut plus jeune, "interprète des maladies" dans le cabinet d'un docteur. Il n'aurait jamais cru que ce métier pouvait intéresser quelqu'un mais ses histoires passionnent tant et si bien la mère de famille,  qu'il se met à entraperçevoir une autre vie, laquelle lui semble plus ouverte que celle qu'il mène. La confrontation des deux cultures et de deux façons de voir les choses réveillent en eux rêves, craintes, regrets et confidences le temps d'une promenade au temple du soleil. L'échange est enrichissant mais peut être dangeureux.

"A real Durwan"
  se veut l'histoire cruelle mais non sans compassion d'une balayeuse vivant dans un immeuble de Calcutta, quasiment bouc-émissaire des tensions sociales entassés dans un petit espace où des familles (les locataires des appartements) se survivent, moralement parlant. 

Sexy, conte moderne qui nous renvoit aux Etats-Unis et à la douleur solitaire et inévitable d'une jeune femme américaine entretenant une relation amoureuse avec un homme marié d'origine indienne. Le talent de Lahiri, c'est justement de ne pas tenir vraiment rigueur de la différence d'origine mais simplement de se concentrer sur l'introspection d'une jeune femme amoureuse.
 
Mon coup de coeur, Mrs Sen raconte non sans tendresse la relation d'un petit garçon américain et de sa nourrice indienne. Très peu éduquée, cette femme au foyer est déchirée entre sa culture d'origine et la culture américaine représentée à elle par une exigence simple; conduire une voiture, chose qu'elle retoute le plus au monde. Le petit garçon observe chacun des gestes réguliers et rapides de cette femme, toujours en sari, qui fait la cuisine assise au sol et en vient à regretter le manque de maternité de sa mère célibataire, toujours occupée.

" Eliot, si je me mettais à crier à tue-tête, est-ce que quelqu'un viendrait voir ce qui se passe ? " Eliot haussa les épaules : " Peut-être". "Chez nous, tu sais, tout le monde n'a pas le téléphone, mais on n'a qu'à élever un peu la voix, ou exprimer la moindre peine ou la moindre joie, et tout un quartier plus la moitié d'un autre viennent s'informer de ce qui se passe et proposer leur aide... "

 "This blessed house" voit l'aménagement d'un jeune couple NRI dans une maison ancienne. Les découvertes d'objets religieux chrétiens par la jeune femme et les joies qu'elles provoquent en elle autant que le rejet du mari face à ses choses met en avant le problème identitaire et culturel du jeune couple et leur différente perception de celui-ci.

"The treatment of Bibi Haldar" nous ramène en Inde pour raconter l'histoire d'une femme dont une maladie inconnue l'empèche de se marier, ce dont elle rêve cependant mais que la société n'accepte pas. L'issue de cette situation est dramatique aux yeux de la société mais finalement pas pour elle. De toute façon, elle était déjà exclue.

"The third and final continent" termine le recueil avec le récit d'un jeune étudiant indien qui découvre Londres puis les Etats-Unis où il est logé chez une très vieille dame, laquelle s'étonne continuellement qu''un homme ait pu marcher sur la Lune.

"Still, there are times I am bewildered by each mile I have traveled, each meal I have eaten, each person I have known, each room in which I have slept. As ordinary as it all appears, there are times when it is beyond my imagination

Dans des situations simples, Jhumpa Lahiri met en scène les angoisses, déchirements et les joies à la fois des indigens et des immigrés. Leur confrontation est riche bien que semée d'incompréhensions. La perspective de ce livre est finalement universelle. Au fond, nous habitons tous sur la même planète.

 * Je n'ai que la version anglaise sous les yeux. (extraits consultables ICI ). La traduction française est disponible chez Folio et aux éditions Mercure de France.




Jhumpa Lahiri

D'origine indienne, elle est née à Londres en 1967.  Elevée aux Etats-Unis, elle a étudié la littérature anglais puis s'est spécialisé sur la Renaissance lors de son doctorat.  Outre, l'interprète des maladies,  elle a aussi écrit Un nom pour un autre (the namesake), adapté sur grand écran par Mira Nair.