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De India

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Loin de Chandigarh ou L'Alchimie du désir.

Loin de Chandigarh ou L'Alchimie du désir.

Ainsi vont certains romans...
Leur lecture terminée, on les serre très fort dans ses mains, on les presse sur sa poitrine. Pour rien au monde, on ne laisserait à qui que ce soit, du moins dans l'instant qui suit la lecture des dernières lignes.

Envie de relire certains passages repérés par une corne indiscrète et fâcheuse. Envie de dire à qui va mieux: "Lisez
Loin de Chandigarh, non, ce livre ne laisse pas indemne...à la fnac, au furet, peu importe, oui, il est disponible en poche, 8euros 50...tout simplement, pour vos vacances...oui"

Parce que...

Ce roman, plusieurs vies ...la vie, le monde
dans son fourmillement le plus incompréhensible,  dans ses contradictions, ses débordements, son ineptie...



-Prema: amour               
-Karna: action
-Artha: argent
-Karma: désir
-Satya: vérité


Ces 5 piliers (buts de la vie) selon la conception hindoue du monde sont aussi les titres

des 5 parties du livre. A partir de là, toutes les combinaisons sont possibles:

amour + désir

désir + argent
action + vérité
action + argent
désir +  vérité
amour + vérité...

Et le roman se construit la coexistence de ces 5 piliers de la vie avec pour point de départ un point de vue qui évoluera:
"L'amour n'est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C'est le sexe"



 " [Les histoires] peuvent être sombres, comiques, philosophiques, cinglées.

Mais elles doivent être vraies.

De cette façon singulièrement mensongère qu'ont les grands romans d'être vrais

De cette façon singulièrement fausse qu'a le grand amour d'être vrai."







Résumé:
Difficile de résumer un roman de 700 pages qui mêle descriptions réalistes et pauses de réflexion à un récit dynamique. On voyage....L'Inde des années 80, Delhi- Chandigarh- les montagnes près de Nainital (lieux bien connus d'ailleurs :)), l'Amérique  austère du début du siècle, l'Europe excentrique des années folles, l'Inde d'avant indépendance qui tente de laisser coexister ses nawabs déchéants et le colonisateur anglais et enfin l'Inde de la fin du XXème siècle, avec une petite promenade dans le New York de décembre 1999.
Le narrateur, un journaliste et son envoûtante femme Fizz vivent une intense passion amoureuse, physique et débordante.Outre ces moments érotiques à souhait, notre "conteur d 'histoires" recherche l'inspiration sans la trouver. Peu importe, ces quelques déceptions d'écrivain passées, la vie continue...Mais une étrange découverte dans une vieille maison achetée sur les contreforts de l'Himalaya grâce à un héritage imprévu, fait basculer leur couple. Soixante-quatre épais cahiers reliés de cuir livrent les secrets de Catherine, une intrépide aventurière américaine qui fut la précédente propriétaire de la maison au milieu des années 1930. Subjugué par la lecture de ces carnets très intimes, le narrateur s'éloigne peu à peu de Fizz, car son désir pour elle meurt peu à peu, au fur et à mesure qu'il avance dans le récit de leur auteur.

Brouillon d'analyse-critique:

Le titre original est sûrement moins obscur que celui utilisé pour l'édition en français: " The alchimy of desire".
Il s'agit d'une description du désir dans toutes ses formes; pas seulement le désir sexuel quoique le roman regorge de scènes crues à la puissance évocatrice forte (aspect du livre qui est bien trop souvent mis en relief par les critiques): EXTRAIT 1


Au fur et à mesure du roman, l'intrigue se construit mêlant analepse/ prolepse, c'est le rapport au désir de deux narrateur, le principal-1ère personne du singulier- (qui dissimule peut-être l'auteur Tarun Tejpal, journaliste lui-même et à l'origine du journal d'investigation: Tehelka qui n'hésite pas à critiquer le pouvoir en action, ce qui lui valu des menaces de mort l'année dernière).Ce narrateur principal, surnommé "Chinchpokli " par ceux qui l'entourent (nom d'un faubourg et d'une gare de Bombay puis surnom moqueur c-a-d ridicule,loufoque, excentrique, farfelu) prend en charge -3ème personne du singulier- le récit (journal intime) de la deuxième narratrice, Catherine. C'est d'ailleurs dans cette transposition,(petit clin d'oeil au sujet de bac de français de cette année) et même une appropriation passionnelle (on est quasiment dans la nécrophilie) que l'écrivain trouve son inspiration.  EXTRAIT 2

Le plus plaisant, en particulier pour le indophiles qui sont restés un bon bout de temps dans le pays, ce sont les descriptions très précises, crues, sans aucune complaisance de scènes de la vie quotidienne auxquelles on n'échappe pas quand on vit en Inde...dans les bouchons des routes nationales, dans des dhabas. Pas question pour Tarun Tejpal de se voiler la face sur son pays. L'Inde, mais aussi le monde, apparaissent tels qu'ils sont, sans naïveté stratégique ni même pessimisme exacerbé (c'est tellement à la mode en ce moment). L'écriture de Tejpal, forte, de ses images dans le récit et les descriptions n'hésite pas à utiliser des phrases simples, abruptes sans verbes quelquefois, marquées par une typographie différenciée comme autant de moments de reflexion, comme autant de questions sur le monde qui entourne le narrateur-auteur, sur celui qui a entouré Catherine, sur celui  qui nous entoure, nous lecteurs. EXTRAIT 3,4, 5, 6

Je n'insisterai pas sur quelques longueurs (par exemple le retour sur la rencontre narrateur-Fizz à la toute fin notamment) En fait, on sort de cette lecture, sûrement ému. (La fin du livre nous précise tout simplement le début du travail qui aboutira sur l'objet que nous tenons dans nos mains), presque rassuré: "Je ne suis pas seule à vivre ce monde tel que je le vois, que je vis. Mes sensations sont partagées".

Décidément, la littérature indienne de langue anglaise n'en finit pas de nous étonner.


Outre les passages cités dans les liens plus hauts, quelques citations marquantes relevées au fil de la lecture:

"Je sais seulement qu'il faut laisser le passé en paix. Mon père disait que le présent appartient aux actifs, l'avenir aux penseurs, et le passé aux perdants. Il ne faut pas toucher au passé."

"Nous nous berçons d'illusions sur la belle ordonnance de la vie. En vérité, aucune vie n'est bien ordonnée. Celles qui s'offrent à nos yeux, ou dont nous lisons le récit, nous semblent claires et nettes parce que nous en connaissons peu de chose. La partie cachée derrière le visage qui apparaît à la porte des voisins est insondable. Toute vie est assaillie par ses démons invisibles- avarice, jalousie, tromperie, luxure, violence, paranoïa.

Aucune vie, grande ou petite n'est bien ordonnée.
Ce n'est qu'une illusion follement poursuivie par les hommes. Le visage aperçu à la porte n'est rien d'autre que cela: un visage à la porte.
Toutes les vies vécues sont une pagaille"

"Les hommes étaient-ils les mêmes partout? Balançant entre l'arrogance et l'apocalypse?"


"Pour trouver son chemin dans le monde, il faut regarder droit devant soi. Il existe une voie pour chacun, et un lieu de repos. Catherine devait saisir le bonheur d'où qu'il vienne, prendre son plaisir où qu'elle le trouve, aller où son coeur la conduirait. Aimer et désirer."


"Changer de personnalité par peur, c'est perdre la partie

La vie mérite de prendre des risques. Toujours selon ses propres règles"