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De India

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La ghettoïsation de l'Inde

La ghettoïsation de l'Inde

Un article du Monde qui met bien en relief les nouvelles dérives du système ultra libéral indien. Les riches profitent de leur toute nouvelle richesse et s'enferment loin des centres villes trop saturés, à la campagne,
Ils s'installent, et installent avec eux leur mode de vie ultra occidentalisé qu'ils montrent ostentiblement aux paysans très pauvres dont le mode de vie et la culture a environ 50 de moins que leur prestigieux voisins et qui pour survivrent, faute d'avoir leur lopin de terre, sont employés par les plus riches en tant que serviteurs, voire esclaves.

 Le contraste est saisissant et  se voit partout....les tensions augmentent et les journaux regorgent (notamment à Gurgaon, la banlieue chic de Delhi qui empiète jour après jour de plus en plus sur la campagne) d'histoires scabreuses, de réglements de compte de plus pauvres à l'encontre de leurs maitres.
Les riches s'enferment encore plus, par peur et le pire est à venir....


NEW DELHI CORRESPONDANCE

Atma Ram Sethi rêvait de s'offrir une retraite paisible, à l'écart du chaos des grandes métropoles indiennes congestionnées. Cet ancien bibliothécaire a donc opté pour le complexe de la Prairie verte, à 50 kilomètres au sud de New Delhi, pour son silence, son air pur... et son mur d'enceinte recouvert de fils barbelés.

Depuis son appartement, au rez-de-chaussée de la résidence La Savane, coincée entre L'Amazone et La Riviera, les villageois de Ghori Bachera, qui vivent de l'autre côté du mur, sont invisibles.

"Je ne m'aventure que rarement à l'extérieur, avoue le retraité, il faut s'habituer à la manière de parler un peu rude des villageois et surtout à leur manière de penser, de vivre, qui est aux antipodes de la nôtre."

Autour du complexe résidentiel, véritable enclave urbaine au milieu de la campagne, les villageois, dont la majorité appartient à la caste des Gujars, font peur. "Ils sont connus pour être des brigands. On ne peut rien y faire, ça coule dans leur veine", assure Atma Ram Sethi.

Avec sa femme et leur fils, informaticien, ils ne sortent du complexe qu'en voiture. Les seules routes goudronnées mènent aux centres commerciaux des environs ou à l'autoroute reliant New Delhi.

D'après les autorités de développement de Delhi, la mégalopole comprenant la capitale et sa lointaine banlieue, connue sous le nom de National Capital Region, devrait dépasser les 64 millions d'habitants en 2021. La même année, la seule capitale indienne devrait compter environ 23 millions d'habitants, contre 13,8 millions au dernier recensement effectué en 2001.

L'Inde s'urbanise à grande vitesse. D'après le ministère indien du développement rural, la croissance démographique dans les villes est deux fois plus importante que dans les zones rurales. Delhi étend ses ramifications. Tous les mois, les villageois voient arriver dans leurs champs les complexes résidentiels comme autant de météorites.

"Venez sur ma terrasse", lance Anju Mittal, dans le nouvel appartement que lui et sa femme viennent d'acquérir au dernier étage de la résidence La Savane. Au loin, les campagnes sont saignées par des barres d'immeubles en construction. Au pied de la résidence, un professeur apprend à un enfant à avancer sur des patins à roulettes, tandis que, de l'autre coté du mur, des paysannes, le visage couvert par le voile de leur sari, coupent du foin à la serpette, sur un petit lopin de terre.

"C'est un monde différent, admet Anju Mittal, l'air gêné, mais nous n'avons rien à faire là-bas. Chaque jour de la semaine, on part au travail à 7 h 30 du matin pour ne revenir que vers 21 heures." Pour les week-ends, il y a la télévision par satellite et la piscine de la Résidence du château, la plus prestigieuse du complexe.

"Ils nous appellent les locaux. Ils se prennent pour des rois et nous n'allons pas nous laisser faire", prévient Hothe Ram, un fermier de 70 ans vêtu d'un dhoti, un pagne blanc noué autour de la taille, en pointant son bâton vers les nouvelles tours en construction. Au milieu des nuages de poussière, ses vaches maigres broutent au pied de pancartes publicitaires qui affichent le slogan "Transformer les rêves en réalité". La vente de ses terres lui a pourtant rapporté plus de 500 000 euros.

Hothe Ram s'est fait construire une maison de quinze pièces et a offert à chacun de ses cinq fils un téléviseur et une voiture. Mais l'argent ne lui procure pas autant de bonheur que les verts pâturages. "Les potagers ont disparu, on doit se nourrir avec les produits de l'extérieur qui sont mauvais pour notre santé", déplore-t-il. Contrairement à ses fils, qui restent à la maison pour regarder la télévision, lui préfère encore sortir promener ses vaches, de peur de "s'user les yeux" devant un écran.

Hothe Ram a pourtant été plus chanceux que Ram Bhop. Ce paysan sans terre de 40 ans, regard vitreux et visage creusé par les rides, cultive des légumes sur un petit lopin de terre, où lui et sa famille vivent avec 1,50 euro par jour, dans une cabane de bois. Il sait qu'il partira bientôt sans toucher aucune compensation, pour céder la place à d'autres citadins. "Nous sommes les sacrifiés de la politique du gouvernement", se lamente-t-il.

Pour défendre le droit des paysans, Ramesh Rawal Sethi, moustache et tunique blanches, a pris la tête du forum de lutte pour les paysans. Au fond d'une cour longée par une étable, il reçoit dans une petite pièce éclairée au néon. "Les étrangers polluent l'eau, et l'air est plus chaud en été avec tous leurs climatiseurs installés aux fenêtres", se plaint-il.

Depuis que sa fille fréquente l'école du Parc du savoir, il craint qu'elle ne s'habille un jour en minijupe ou tienne par la main un garçon en sortant des cours : "Notre culture est salie par le mode de vie occidental. Certains villageois veulent ressembler aux citadins en se faisant construire des grandes maisons et en s'achetant des voitures. Mais ils n'ont pas les mêmes revenus."

Ramesh Rawal Sethi a préféré racheter des terres un peu plus loin, grâce aux compensations financières qu'il a touchées. "Trop de gens sont venus de l'extérieur. Nous sommes comme des étrangers dans notre village. Mais je suis fier d'être paysan et je le resterai", conclut-il.

Julien Bouissou



http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2009/04/22/comment-l-inde-prolonge-ses-villes-a-la-campagne_1183881_3216.html#ens_id=1180951